Hommage à Wilfred M. Carter

Souvenir d’un été à Gaspé

     Le 3 mai 1966, sur le coup du midi, j’arrive par train à Gaspé, venant de Montréal, un voyage qui avait duré 16 heures. Étudiant, candidat à la troisième année de baccalauréat à l’université de Montréal, le Ministère du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche m’avait offert un poste d’aide-biologiste au Centre piscicole de Gaspé. A la descente du train un employé du ministère m’accueille et m’accompagne au restaurant. J’appris qu’il s’appelait Melville Mullin et nous cassons la croûte ensemble. Bien des années plus tard, Melville, un technicien de la faune, deviendra le compagnon de travail avec lequel j’ai partagé plusieurs années de service à ce même ministère.

Hommage à Wilfred M. Carter
     Melville s’enquiert de mon voyage et m’explique un peu le genre de travail que j’aurai à faire au cours de l’été. Il m’indique que mon patron, M. Wilfred Carter me recevra à son bureau vers les 13 heures 30. Jusqu’ici tout se passe en anglais. Il faut dire qu’à l’époque la population de la ville de Gaspé se partageait, disons moitié-moitié entre québécois francophones et anglophones. Rien de bien surprenant pour moi, Montréalais qui avais l’habitude de la présence de la communauté anglophone et de la langue anglaise. Je me disais que j’allais donc passer un été à m’exprimer dans la langue de Shakespeare.

     Après le dîner j’arrive à la pisciculture où se trouve le bureau du Service de la faune du MTCP pour le district de la Gaspésie, selon l’expression de l’époque. Melville m’introduit à M. Carter qui à ma grande surprise, me souhaite la bienvenue dans un excellent français, presque sans accent anglais et même avec une petite pointe d’accent européen, me dis-je. J’en fus impressionné au premier instant. Il m’explique le travail que j’aurai à faire au cours de l’été, sous la supervision du biologiste Bertrand Tétreault tout frais gradué de l’Université de Sherbrooke. Les ensemencements de saumoneaux, l’inventaire de lacs sans poisson de la péninsule nord de la Gaspésie, l’inventaire terrain de ce qui deviendra la réserve de Baillargeon puis éventuellement la Zec Baillargeon et, pour finir l’été, l’opération d’une barrière de comptage du saumon et de capture de reproducteurs de truite de mer à Murray Brook, dans le secteur amont de la rivière St-Jean, quelques kilomètres plus haut que Indian pool. Quel programme pour un étudiant biologiste !

     Puis il me suggère d’habiter chez une famille anglophone de Wakeham, qui accueille souvent des étudiants et des personnes qui cherchent un abri de façon saisonnière. M. Carter m’y conduit et me présente à la maîtresse de maison. J’y découvrirai des gens menant une vie très modeste mais dont le courage et les valeurs morales leur permettaient d’affronter un grand nombre d’épreuves qui les avaient frappées. Quatre générations vivaient dans cette maison et tous les membres adultes de la famille devaient trimer dur quotidiennement pour gagner leur vie, à une époque où les programmes sociaux n’existaient que de façon minimale. J’allais découvrir aussi que vivait à Wakeham une communauté anglophone composée de familles modestes en tout point comparables aux familles de l’est de Montréal, d’où je provenais. Quel étonnement pour moi, jeune Montréalais des années 1960, pour qui, jusque là, les anglophones signifiaient la communauté vivant à l’ouest du boulevard Saint-Laurent à Montréal et, par définition, composée de gens fortunés !

     Voilà donc deux grandes fenêtres sur le monde que m’a ouvertes Wilfred Carter : celle de la biologie et du saumon et celle de la Gaspésie et des gaspésiens francophones et anglophones. Je serai toujours reconnaissant à cet homme cultivé, qui m’avait donné accès à sa bibliothèque personnelle et à celle du Service de la faune. J’y ai passé des heures cet été là. J’y ai appris beaucoup sur les poissons, sur le saumon et beaucoup, aussi, sur l’homme qui a été mon premier patron.

     La fin de l’été venue, de retour à l’Université de Montréal, j’ai complété mes études de baccalauréat, puis obtins un diplôme de maîtrise en biologie à l’Université McGill tout en gardant l’espoir qu’un jour que je puisse reprendre contact avec ce fameux « saumon » et toute cette Gaspésie que Wilfred Carter m’avait donné l’occasion de découvrir. J’appliquai, au printemps 1971 à un poste de biologiste affecté au dossier saumon au MTCP. On m’offrit quelques mois plus tard l’emploi en bonne partie parce que j’avais été aide-biologiste à Gaspé six ans plus tôt. Je retrouvai Bertrand Tétreault qui m’annonce que malheureusement Wilfred Carter avait quitté le Ministère deux ans depuis pour aller diriger la Fondation internationale pour le saumon atlantique dont le siège social était alors à Saint-Andrews, Nouveau-Brunswick.

     J’eus néanmoins la chance, en début de carrière, d’avoir accès à une grande partie de la documentation amassée par Wilfred Carter au cours de ses quelque 15 ans au service de la fonction publique québécoise. Il y avait bien trois classeurs entiers dans lesquels Wilfred avait rangé tous les documents qu’il avait trouvé sur le saumon, certains remontant aux années 1920 ! Bien sûr il y avait aussi toute la correspondance qu’il avait lui-même entretenue comme fonctionnaire avec un très grand nombre de personnes et de nombreux rapports de mission à l’étranger, rapports d’expertise, rapports de recherche. J’eus donc l’occasion de passer à travers cette documentation et d’apprendre énormément sur l’homme et son oeuvre au Québec.

     Comme biologiste-chercheur Wilfred était doté d’une grande curiosité d’esprit et d’une créativité étonnante. Ainsi, dès le milieu des années 1960 il avait expérimenté le reconditionnement des saumons noirs à partir d’installations dans le ruisseau de la pisciculture de Gaspé ; il a importé au Québec la technologie de l’élevage des saumoneaux apprise lors d’un séjour d’études en Suède; il a tenté l’élevage des tacons dans des bassins d’eau salée à partir d’installations maritimes à Pointe-St-Pierre au sud de Gaspé; il a aussi expérimenté l’effet de libérer des pré-saumoneaux dans le lac Vert, à Gaspé, donnant accès à la rivière St-Jean. Il avait même développé un type d’étiquette pour marquer les saumoneaux, dont il était tellement fier au début. Cependant il m’a avoué plus tard que ce n’était pas sa meilleure trouvaille, montrant ainsi qu’il était capable de prendre des distances par rapport à lui-même.

     Toutefois c’est comme biologiste-aménagiste qu’il a le plus laissé une marque encore visible de nos jours sur plusieurs rivières du Québec. On lui doit la mise en place des fosses artificielles sur la rivière St-Jean (Gaspé), les installations de piégeage-transport de saumon à Mitis, la passe migratoire de la rivière Madeleine, les deux passes migratoires de la rivière Petit-Saguenay (l’une d’elle n’existe plus aujourd’hui), les deux passes migratoire de la rivière les Escoumins (l’une d’elle aujourd’hui modifiée), le système de piégeage de la rivière aux Rochers, la passe migratoire de la rivière Katchapahun sur la rivière Moisie, la passe migratoire de la rivière Nipissis (non fonctionnelle aujourd’hui). Il a procédé à la rénovation complète de la pisciculture de Gaspé pour l’adapter à la production de saumoneaux alors que ce centre piscicole n’avait produit jusqu’alors que des alevins. Il a enfin été l’initiateur de la Station de recherche de Matamek, qui a été en opération de 1967 à 1985.

     Il y a peu de biologistes au Québec qui peuvent affirmer avoir contribué autant à l’avancement de leur dossier que Wilfred Carter ne l’a fait en son temps. Il est vrai que Wilfred a eu la chance d’oeuvrer à l’époque de la révolution tranquille alors que le Québec s’éveillait au modernisme et que tout était possible. Aussi, et cela est très significatif, l’un des premiers biologistes au Québec, Wilfred a compris que l’application de la biologie comme discipline d’intervention sur le milieu environnant passe par le travail conjoint avec les ingénieurs. C’est en effet avec Rénald Nadeau, ingénieur hydraulicien à l’emploi du MTCP qu’il a réalisé les nombreux ouvrages mentionnés précédemment.

     Dès la fin de 1968, Wilfred commençait à se sentir à l’étroit à l’intérieur des cadres gouvernementaux. Il quitta alors son poste au MTCP. Il avait envisagé de faire carrière dans le secteur privé. Avec son collègue Rénald Nadeau, il avait fondé l’une des toutes premières firmes d’ingénieurs-biologistes conseil au Québec, la société CARDEAU. Malheureusement le décès prématuré de Rénald Nadeau obligera Wilfred à orienter sa vie autrement.

     Wilfred disposait d’une autre corde à son arc. En 1967 il avait reçu le mandat du ministre du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche de préparer un rapport exhaustif sur la gestion de saumon au Québec. Son rapport, produit en février 1968, comportait une révision complète des organismes de gestion reliés au saumon au Québec, des objectifs de gestion et proposait bon nombre de recommandations dont la réunion dans un seul ministère du gouvernement du Québec de toutes les responsabilités liées à la gestion du saumon et la Création d’un conseil du saumon pour chapeauter et coordonner les actions reliées au saumon. Le rapport Carter a amené plusieurs modifications à la gestion du saumon au Québec mais surtout une nouvelle vision : le saumon est une espèce à caractère international.

     Le rapport Carter faisait grand état du fait que le saumon ne connaissait ni les frontières géographiques dans son milieu de vie, ni les frontières administratives des organismes gouvernementaux. C’est sans doute à l’occasion de la rédaction de son Plan directeur sur le saumon qu’il en vint à la conclusion que les organismes du milieu devaient s’impliquer beaucoup plus largement dans la solution des problèmes liés à la ressource saumon. Avec d’autres de ses amis, dont Lucien G. Rolland, il en était venu à la conclusion qu’il fallait créer une Fondation internationale du saumon qui aurait pour objectif de favoriser l’avancement de la connaissance scientifique sur le saumon et de financer toute initiative qui permettrait d’en améliorer la conservation à l’échelle canadienne, voire internationale.

     Le décès prématuré de son ami Rénald Nadeau rendait plus difficile la poursuite de sa toute jeune carrière dans le secteur privé mais l’incitait pour ainsi dire à assumer la direction de cette nouvelle fondation qui s’implanta alors à St-Andrews. À l’époque cette localité hébergeait la Station marine de l’Office canadien de recherche sur les pêches. Le secteur des poissons anadromes était dirigé par Paul F. Elson, éminent scientifique des années 1960 et 1970. Wilfred savait s’entourer des meilleurs scientifiques pour orienter les destinées de la nouvelle Fondation.

     Puis la Fondation internationale fusionna avec l’Association pour le saumon atlantique pour devenir, en 1982, la Fédération du saumon atlantique afin de réunir tous les organismes des provinces canadiennes et des états de la Nouvelle-Angleterre intéressés au saumon sous une seule bannière tout en conservant la mission scientifique de l’ancienne fondation.

Le saumon, 400 ans d’histoire et de passion au Québec
     J’eus l’occasion de rencontrer Wilfred lors des différents colloques internationaux organisés par la Fondation internationale du saumon atlantique puis ceux de la Fédération du saumon atlantique. Chaque fois, c’était un plaisir renouvelé que de parler du bon vieux temps, de la Gaspésie. Je me souviens d’une soirée à Reykjavik, en 1983, lors de la signature de l’entente internationale sur le saumon atlantique qui conduisit à la création de l’Organisation pour le saumon de l’Atlantique nord (OCSAN). Nous avons trinqué à la santé de cette nouvelle organisation. C’était en grande partie son oeuvre et il en était fier, non sans raison.

     Plus tard, au début des années 2000, on s’est revu au Conseil d’administration de la Fédération du saumon atlantique où, à titre de nouveau président de la Fédération québécoise pour le saumon atlantique, j’avais été appelé à siéger. Il a pris la peine de m’introduire à ce conseil et de rappeler les liens d’amitié de longue date qui nous unissaient, me facilitant ainsi l’entrée dans ce groupe prestigieux.

     Il y a quelques mois j’ai fait parvenir à Wilfred une copie du livre publié par la FQSA : Le saumon, 400 ans d’histoire et de passion au Québec. Une section du livre est consacrée au rôle qu’il a joué au Québec et dans le monde. J’en profitai pour le remercier de sa contribution à la conservation du saumon. Il a lu le bouquin, l’a apprécié et a été très touché de ce témoignage. Il me répondit, bien humblement, qu’il avait été heureux de pouvoir contribuer à débloquer des situations nuisibles à la conservation du saumon.

     Le monde du saumon, et moi tout particulièrement, devons beaucoup à Wilfred M. Carter. Je le revois à Gaspé, en souvenir, avec son carnet de notes, de type sténographique, qu’il utilisait lors de ses inventaires de rivières, tenant à la main un stylo bille pointe rouge. Il avait une belle main d’écriture, parfaitement lisible et prenait le plus grand plaisir à consigner ses observations sur les zones de fraye, sur les fosses, sur les habitats à tacon.

     Wilfred, je te souhaite belle descente en canot sur la Grande Rivière du Saumon.

Références

» Texte: Yvon Côté.
» Saumons illimités Été 2009.
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